L’escalade, c’est un sport spectacle.
Pas au sens des caméras ou des trophées, mais au sens où il y a toujours quelqu’un qui regarde.
Quand on grimpe, il y a au moins un spectateur : notre assureur.
Et bien souvent, il y en a plusieurs.
En salle, pour une personne qui grimpe, il y en a environ quatre qui observent.
(Cette moyenne n’a pas été validée par l’Inserm. Elle est purement empirique, mais globalement fiable, surtout dans les salles parisiennes passées 21h, quand tout le monde fait la queue pour un bloc violet. Fermez la parenthèse.)
Bref, l’escalade se regarde.
Et parce qu’elle se regarde, elle réveille un truc qu’on connaît tous : la peur du regard des autres.
Une peur apprise, pas innée
La peur du regard des autres, ce n’est pas une peur instinctive.
Ce n’est pas comme la peur du vide, du serpent ou du crissement de la craie sur un tableau (celle-là, elle est universelle).
Non, c’est une peur acquise.
Une peur qui s’apprend, souvent très tôt.
On ne naît pas avec la peur d’être jugé.
On la développe à force d’être évalué, comparé, noté, observé.
Et dans une salle d’escalade, tout semble réactiver ce vieux réflexe :
– “Tout le monde regarde.”
– “Je vais me rater.”
– “Ils vont se dire que je suis nul.”
Sauf qu’en réalité, personne ne regarde vraiment.
Ou, plus précisément, tout le monde s’en fiche un peu.
Mais ça, notre cerveau, lui, ne veut pas le croire.
Ce qu’on redoute, ce n’est pas le regard
On dit “j’ai peur du regard des autres”.
Mais ce n’est pas du regard qu’on a peur.
C’est de ce qu’il pourrait provoquer.
On n’a pas peur d’être vu.
On a peur d’être mal vu.
Peur d’être jugé, étiqueté, comparé, réduit à une performance ou à une chute.
L’être humain n’a pas peur des autres.
Il a peur de ce qu’il imagine qu’ils pensent.
Autrement dit, la peur du regard des autres, c’est une peur de soi.
De son image, de sa valeur, de sa légitimité.
“Je devrais y arriver”
C’est une phrase qu’on entend souvent, dans une salle de bloc ou sous une voie.
Elle sonne innocente, mais elle porte beaucoup de pression.
“Je devrais y arriver.”
“Tout le monde l’a réussie.”
“Mon assureur vient de la faire.”
“C’est une 6a, je suis censé passer une 6a.”
En une phrase, on transforme un moment de plaisir en examen.
Et la grimpe, ce n’est pas un examen.
L’escalade n’est pas un sport d’adversité.
Ce n’est pas “moi contre lui”.
C’est “moi avec le mur”.
Et, quelque part, “moi avec moi-même”.
Même en compétition, les grimpeurs qui abordent la grimpe comme un affrontement contre les autres ont déjà perdu une part du jeu.
Ce que j’ai observé avec des athlètes comme Mickaël Mawem, Camille Pouget, Arsène Duval, Nina Arthaud, Aurélien Sarisson, Manu Cornu ou Alban Levier, c’est justement cette maturité-là :
savoir que l’enjeu n’est pas de battre, mais de se libérer.
Ce que le regard des autres révèle vraiment
On dit souvent “le regard des autres me bloque”.
Mais le regard des autres n’a aucun pouvoir en soi.
Ce qui bloque, c’est le regard que je crois qu’ils posent sur moi.
C’est une nuance importante.
Parce que ça change tout.
Si je pense que les autres me jugent, c’est que je me juge déjà moi-même.
Le regard des autres n’est qu’un miroir déformant de mon propre regard intérieur.
Et le plus ironique, c’est que la plupart du temps, pendant que vous vous dites “tout le monde me regarde”,
les gens autour de vous sont en train de penser :
– “J’espère que je vais réussir cette voie.”
– “Où est passée ma magnésie ?”
– “Est-ce que cette personne m’a vu rater la 5b ?”
Tout le monde pense que tout le monde regarde.
Alors qu’en vrai, tout le monde pense à soi.
L’attente invisible
Derrière la peur du regard, il y a une autre dimension : l’attente.
On ne craint pas seulement d’être jugé.
On craint de décevoir.
De ne pas être à la hauteur de l’image qu’on pense devoir tenir.
Mais qui fixe cette image ?
Souvent… nous-mêmes.
On s’impose des standards, des niveaux, des exigences qui dépassent ce que quiconque attend réellement de nous.
On devient son propre juge, son propre public, son propre bourreau.
Et plus on est perfectionniste, plus c’est flagrant.
Les perfectionnistes sont souvent persuadés que la perfection, inaccessible pour les autres, devrait l’être pour eux.
Ils s’autorisent moins d’erreurs, moins d’imperfections, moins de marge.
Et ils appellent ça de l’exigence.
Alors qu’en réalité, c’est souvent une forme d’attachement à la valeur personnelle.
Le piège invisible : grimper pour être, au lieu d’être pour grimper
Quand on grimpe, on oublie parfois pourquoi on grimpe.
Pour le mouvement ?
Pour la sensation ?
Pour le plaisir ?
Ou pour prouver quelque chose ?
Grimper pour être validé, c’est grimper sous pression.
Grimper pour se retrouver, c’est grimper libre.
Et la différence se sent tout de suite.
Quand on grimpe pour prouver, on se crispe.
Quand on grimpe pour sentir, on se relâche.
Le regard des autres ne disparaît pas.
Mais il cesse d’avoir le pouvoir de dicter la manière dont on bouge.
Trois questions à se poser avant la prochaine grimpe
- Quel regard je porte sur moi-même ?
Est-ce que je grimpe pour apprendre ou pour me comparer ? - Quelles attentes j’ai envers moi ?
Est-ce que je me laisse le droit de rater ? - Pour qui je grimpe ?
Pour moi ? Pour les autres ? Pour une image de moi ?
Ces trois questions suffisent, parfois, à remettre les pieds sur terre.
À rappeler que grimper, ce n’est pas une démonstration.
C’est un dialogue entre un corps, un mur et un instant.
En résumé
Le regard des autres n’existe pas vraiment.
Il existe à travers nous, à travers ce qu’on projette sur lui.
L’enjeu n’est donc pas de “ne plus avoir peur du regard des autres”.
Mais de reconnaître le regard qu’on a sur soi.
C’est là que tout commence :
quand on arrête de grimper sous les yeux des autres,
et qu’on recommence à grimper sous les siens.
Jonathan Bel Legroux
Préparateur mental, fondateur de Mental Camp
Créateur du Refuge, l’espace d’entraînement mental des grimpeurs
Auteur de deux livres parus aux éditions Amphora
