Après l’échec : ce qu’on ne dit pas assez sur la digestion émotionnelle

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Après l’échec : ce qu’on ne dit pas assez sur la digestion émotionnelle

Il y a une phrase qui circule beaucoup dans le monde du sport. Sur les réseaux, dans les vestiaires, dans les discours de motivation. Elle ressemble à ceci : « soit je réussis, soit j’apprends. »

Elle est bien intentionnée. Elle est parfois vraie. Mais appliquée trop vite, elle fait des dégâts.

L’apprentissage n’est pas immédiat

Il y a des contre-performances qu’on n’arrive pas à digérer dans l’immédiat. Des défaites qui restent là, lourdes, sans qu’on puisse en tirer quoi que ce soit de constructif dans les jours qui suivent. Et c’est normal. Ce n’est pas un signe de faiblesse mentale. C’est un signe que quelque chose d’important vient de se passer.

Avant de chercher l’apprentissage, avant de mobiliser la résilience, avant de se projeter vers la prochaine compétition, il y a un travail préalable indispensable : la digestion émotionnelle.

Ce travail consiste à traverser, pas à contourner, ce que l’athlète ressent réellement. La culpabilité. Le remords. Le regret. Parfois la honte. Ce sont des émotions légitimes, qui ont besoin d’espace pour être traitées. Si on les court-circuite en cherchant trop vite le positif, elles ne disparaissent pas. Elles s’enkystent.

L’erreur de l’entourage

Le problème, c’est que l’entourage, la famille, les supporters, parfois même les entraîneurs, veut souvent aller vite. « Tu vas revenir plus fort. » « C’est une expérience. » « Tu nous as rendus fiers quand même. »

Ces phrases sont sincères. Elles viennent d’un endroit bienveillant. Mais l’athlète qui vient de vivre quelque chose de difficile n’est souvent pas en mesure de les entendre immédiatement. Il n’est pas encore dans cet espace-là. Et lui demander d’y être, c’est lui demander de sauter une étape, ce qui le laisse seul avec ce qu’il ressent vraiment.

Le respect du temps de digestion est une compétence que les professionnels du sport peuvent développer. Ce n’est pas passivité. C’est précision.

L’échec est subjectif

Une autre chose qu’on ne dit pas assez : l’échec n’est pas un fait objectif. C’est une interprétation, et elle dépend entièrement de ce que l’athlète avait fixé comme objectif et de ce qu’il a réellement accompli ce jour-là.

J’ai travaillé avec Alice Finot aux Jeux de Paris 2024. Elle a terminé quatrième du 3 000 mètres steeple en battant le record d’Europe. Pas de médaille. Et pourtant elle rayonnait, plus que certaines médaillées ce soir-là. Parce que ce jour-là, elle avait donné exactement ce qu’elle avait à donner. Ce qu’elle avait préparé. Ce qu’elle pouvait faire.

L’échec de l’un n’est pas l’échec de l’autre. Un quatrième rang olympique avec record d’Europe peut être une victoire intérieure totale. Une médaille d’argent peut être vécue comme un échec cuisant si l’athlète était convaincu de pouvoir gagner l’or.

Ce qui compte, ce n’est pas le classement. C’est la distance entre ce que l’athlète visait et ce qu’il a réellement produit, et la façon dont il a habité sa performance ce jour-là.

Le bon moment pour tirer des leçons

Ce n’est qu’après la digestion émotionnelle, après avoir traversé ce qui devait être traversé, qu’on peut poser la vraie question : qu’est-ce que tu as quand même réussi ?

Pas avant. Jamais avant.

C’est à ce moment-là, et seulement à ce moment-là, que l’athlète est en mesure d’entendre une réponse honnête à cette question. Et souvent, ce qu’il trouve est plus riche qu’il ne l’imaginait depuis le fond du creux.

Pour les kinésithérapeutes, les entraîneurs, les préparateurs physiques qui accompagnent des athlètes après des contre-performances : votre rôle dans cette phase n’est pas de réparer vite. C’est d’être présent, de laisser de l’espace, et de savoir reconnaître quand l’athlète est prêt à se retourner vers l’avant.

C’est l’un des gestes les plus exigeants, et les plus puissants, de l’accompagnement.

Jonathan

Jonathan