C’est l’un des sujets les plus sensibles du sport de jeunesse, et l’un des moins bien balisés. Au Salon de l’Escalade, j’ai eu le plaisir d’animer une conférence avec deux athlètes et entraîneurs de haut niveau : Ilaria Scolaris, entraîneur au sein de la Team Cailloux et membre de l’équipe d’Italie de difficulté, et Arsène Duval, grimpeur professionnel et membre de l’équipe de France. Ensemble, nous avons parlé d’un sujet qui revient systématiquement dans nos pratiques respectives : la place des parents dans le développement d’un jeune athlète. Entre trop et pas assez, entre contrôle et lâcher-prise, entre encouragement sincère et pression involontaire, où se trouve la bonne posture ?
Ce que vous contrôlez, ce que vous n’avez pas à contrôler
Le premier outil que je propose aux parents, c’est d’apprendre à distinguer trois zones : la zone de contrôle, la zone d’influence, et la zone hors contrôle. Cette distinction semble évidente, mais elle est rarement appliquée. En compétition, un grimpeur ne maîtrise qu’un périmètre très restreint : ce qu’il fait avec ses mains, avec ses pieds, et avec sa tête. Le speaker, la couleur des prises, les conditions de la salle, le niveau des autres concurrents, tout cela est complètement hors de sa portée. S’y accrocher mentalement, c’est gaspiller de l’énergie pour quelque chose qu’il ne peut pas changer.
Ce même cadre s’applique directement aux parents. Vouloir contrôler l’état émotionnel de son enfant avant une compétition, le rassurer à tout prix dans les gradins, lui donner un bilan détaillé dans la voiture du retour, c’est agir dans une zone qui n’est plus vraiment la vôtre. Non pas parce que vous manquez de légitimité ou d’amour, mais parce que c’est contre-productif. À mesure que l’enfant grandit et devient un athlète, votre rôle se transforme naturellement. D’une posture de contrôle légitime et nécessaire quand l’enfant est tout petit, on passe à une posture d’influence, puis à une posture de soutien. Ce glissement est sain. Le problème survient quand on ne l’anticipe pas, et qu’on tente de garder le même niveau de contrôle sur un adolescent de 15 ans qu’on en avait sur un enfant de 7 ans.
Le piège du jeune talent, et pourquoi les statistiques surprennent
Les données sont claires, et elles surprennent souvent les parents et les entraîneurs qui les entendent pour la première fois : les enfants qui brillent très tôt ne sont statistiquement pas ceux qui performent en senior. En escalade comme dans beaucoup de sports, les jeunes qui dominent les catégories minimes ou benjamins ne sont pas nécessairement ceux qu’on retrouve sur les podiums internationaux dix ans plus tard. Ce n’est pas une question de potentiel physique qui s’évapore. C’est, la plupart du temps, une question de saturation mentale et émotionnelle.
Voici pourquoi. Un jeune grimpeur qui excelle à 11 ou 12 ans va très vite construire son identité autour d’un standard de performance, il est toujours dans le top, toujours remarqué, toujours sur le podium régional. Ce standard devient sa définition de lui-même en tant qu’athlète. Il est motivant à court terme, mais fragile à moyen terme. Quand il arrive en catégorie senior et se retrouve face à une concurrence nationale ou internationale autrement plus dense, ce standard ne tient plus. Et l’édifice identitaire peut s’effondrer avec lui. C’est souvent là qu’on perd les talents précoces, pas parce qu’ils n’ont plus les capacités physiques, mais parce que leur rapport à la performance était entièrement construit sur le résultat et non sur le processus.
Ce qui distingue les athlètes qui durent dans le temps, c’est justement leur attachement au chemin plutôt qu’à la destination. Ceux qu’on retrouve en senior performants sont presque toujours ceux qui ont travaillé longtemps dans l’ombre, qui ont bossé leurs points faibles autant que leurs points forts, et qui ont appris à aimer s’entraîner indépendamment des résultats immédiats. Il n’y a que dans le dictionnaire que le talent arrive avant le travail.
Féliciter l’effort plutôt que le résultat : une étude qui change tout
Il existe une étude particulièrement parlante sur ce sujet. Des chercheurs proposent un problème à résoudre à des enfants. Pour un groupe, on félicite la résolution, le résultat obtenu. Pour un autre groupe, on félicite l’effort fourni, le processus, l’engagement. Ensuite, on soumet à chaque groupe un nouveau problème : soit de niveau équivalent, soit nettement plus difficile. Les enfants félicités pour leur résultat choisissent massivement le problème le plus facile. Ils cherchent à protéger leur image de « bon élève » en évitant le risque d’un échec visible. Ceux qu’on a encouragés pour leur effort choisissent le problème le plus dur, parce qu’on a valorisé ce qu’ils mettaient dedans, pas ce qu’ils sortaient.
En escalade, cela interroge directement nos réflexes collectifs. On applaudit quand quelqu’un enchaîne un bloc ou touche le top d’une voie. On reconnaît beaucoup moins souvent, et beaucoup moins bruyamment, la qualité d’un combat sur une voie que l’athlète ne passe pas. Or féliciter l’effort, la lucidité dans la gestion d’une section difficile, la capacité à rester calme après une chute, la précision technique même sans enchaînement, construit chez l’enfant une relation saine à la difficulté et à l’échec. C’est ce que pratiquent systématiquement Ilaria et Arsène avec les jeunes de la Team Cailloux : concentrer l’attention sur le processus, sur les intentions, sur l’énergie mise dans la voie, pas uniquement sur le résultat final.
Le feedback : nourrir, pas gaver
« Feed » en anglais, c’est nourrir. Pas gaver. Un feedback, ça se propose, ça ne s’impose pas. Même quand c’est juste. Même quand c’est bienveillant. Même quand vous êtes absolument certain que l’observation que vous avez faite depuis les gradins est pertinente et utile. La question à se poser avant de parler à un jeune athlète juste après une compétition n’est pas « est-ce que ce que je vais dire est vrai ? » mais « est-ce qu’il est en mesure de l’entendre maintenant, dans cet état émotionnel ? »
À chaud, dans les minutes qui suivent une sortie de voie, la réponse est presque toujours non. L’émotion, qu’il s’agisse de déception, de frustration, de colère ou même d’euphorie, occupe tout l’espace disponible. Il n’y a pas de place pour traiter une information technique ou tactique, aussi juste soit-elle. Le bon conseil au mauvais moment peut même avoir l’effet inverse : renforcer la frustration, créer de la distance, abîmer la confiance. Pas de décision à chaud. Pas de bilan immédiat. Laissez redescendre la pression. Et quand vient le bon moment, proposez le feedback plutôt que de l’imposer.
Ilaria le vit dans sa propre relation avec sa mère. Des remarques parfois justes, bien intentionnées, qui, parce qu’elles viennent de sa mère, sont reçues à l’envers. La relation affective colore inévitablement la réception du message. Ce n’est pas un défaut à corriger. C’est une réalité à intégrer dans la façon dont on communique avec un jeune athlète, selon qu’on est parent, entraîneur, ou les deux à la fois.
Qui parle, et à qui ?
Quand un parent est aussi entraîneur, ce qui arrive fréquemment dans les petits clubs ou les structures associatives, la confusion des rôles peut devenir une source permanente de friction. L’enfant ne sait plus si la remarque qu’il reçoit vient de son coach ou de son père. Et lui non plus, parfois, ne sait plus quelle casquette il porte. La solution est simple à énoncer, moins simple à pratiquer : nommer le rôle avant de parler. « En tant qu’entraîneur, je te dis que demain tu te reposes. » « Ce soir, je suis ton parent, on fait autre chose, on décroche complètement. » Cette distinction, rendue explicite, change fondamentalement la façon dont le message est reçu.
Les parents font partie de l’équipe. Ce n’est pas une formule de politesse, c’est une réalité opérationnelle. En tant que préparateur mental, j’ai besoin des parents. Ils voient leur enfant au quotidien, dans les moments de doute de la veille d’une compétition, dans les matins difficiles, dans les crises de découragement que l’entraîneur ne voit jamais. Ils ont des informations précieuses et irremplaçables. Mais pour que cette ressource fonctionne au bénéfice de l’athlète, chacun doit tenir son rôle sans empiéter sur celui des autres, et la coordination entre parents et entraîneur doit être explicite, régulière, bienveillante.
La scolarité comme décompresseur
On a terminé la conférence sur un sujet qui revient souvent quand un jeune commence à viser le haut niveau : faut-il sacrifier la scolarité pour l’escalade ? La réponse, dans l’immense majorité des cas, est non. L’exemple des équipes de France de judo est particulièrement éclairant. La génération féminine la plus titrée de son époque, championnes du monde, médaillées olympiques, était aussi la plus diplômée. Kiné, infirmières, professeures de judo. Toutes avaient construit quelque chose de solide en dehors du tatami. À l’inverse, l’équipe masculine de la même période, moins diplômée, ramenait nettement moins de médailles.
Ce n’est pas une coïncidence. La scolarité décharge la pression qui pèse sur le projet sportif. Elle offre une identité alternative et stable : je ne suis pas que grimpeur, je suis aussi étudiant, et personne ne peut me retirer ça, quelle que soit ma performance du samedi. Elle structure le temps, développe la rigueur, oblige à l’efficacité. Et en France, les aménagements pour les sportifs de haut niveau existent et sont accessibles : cursus allégés, bac sur deux ans, licences sur quatre ou cinq ans. Le double projet est exigeant. Mais il est possible, et il protège autant qu’il contraint.
Ce qu’un enfant attend vraiment de son parent, au fond, c’est simple : être une base sécurisante. Une personne sur laquelle il peut s’appuyer quoi qu’il arrive, qu’il gagne ou qu’il échoue, qu’il enchaîne ou qu’il tombe au premier move. Un regard sur lui qui ne dépend pas de son résultat du samedi matin. C’est ça, le rôle d’un parent dans l’équipe d’un jeune athlète. Pas un deuxième entraîneur. Pas un manager. Une base. Et c’est déjà immense.
Mental Camp a développé des fiches pratiques pour les parents et les enfants issues directement de cette conférence. Contactez-nous pour les recevoir.
