Il y a dans le sport des victoires éclatantes… et des silences qui en disent plus long.
L’histoire de Manon Deketer, judokate de l’équipe de France, fait partie de celles qui racontent autre chose que des podiums.
Une histoire de patience, de doute, et d’un combat intérieur qu’aucune caméra ne montre.
La promesse d’un élan brisé
Manon venait de signer l’un de ses plus beaux accomplissements : une médaille de bronze aux championnats du monde, une place parmi les meilleures de sa catégorie.
Et puis, comme souvent dans le sport de haut niveau, le scénario s’est inversé en un instant.
Une blessure au genou. Une opération. Une rééducation plus longue que prévu.
Pour comprendre l’enjeu, il faut imaginer le contexte :
Clarisse Agbegnenou, quintuple championne du monde et double championne olympique, venait de partir en congé maternité.
La place était ouverte. Les projecteurs, braqués sur celles qui pouvaient prendre le relais.
Et dans ce contexte, le temps devient une pression.
Le temps, cet ennemi du haut niveau
La carrière d’un athlète est courte.
Mais dans le haut niveau, le temps d’une blessure paraît interminable.
Chaque semaine sans combattre, c’est une place qui se joue, une sélection qui se décide, une opportunité qui s’éloigne.
Et dans une catégorie comme celle de Manon, la concurrence est féroce.
Alors quand le corps ralentit, la tête, elle, accélère.
On veut revenir vite.
On veut prouver qu’on est encore là.
On veut rattraper ce que le corps a “volé”.
Mais cette course contre le temps est souvent le piège le plus dangereux.
Parce qu’à trop vouloir aller vite, on finit souvent par… perdre encore plus de temps.
La pression, cette blessure invisible
Avec Manon, c’est exactement ce qui s’est passé au début de sa rééducation.
Elle voulait bien faire.
Elle voulait trop bien faire.
Chaque jour devenait une évaluation : est-ce que je plie plus qu’hier ? Est-ce que j’ai progressé ? Est-ce que je peux reprendre plus tôt ?
Mais dans la tête, quand on transforme la guérison en compétition, on ne guérit plus.
On se contracte.
On s’épuise.
Et parfois, on recule.
Ce que j’ai souvent observé chez les athlètes blessés, c’est cette culpabilité de ne pas aller assez vite.
Comme si le repos était une faute.
Comme si la patience était un luxe.
Or, le corps, lui, n’écoute pas les dates de sélection.
Il écoute le réel.
Apprendre à faire le deuil des attentes
Quand les kinés du staff de l’équipe de France, les entraîneurs nationaux et Manon m’ont contacté, le travail a commencé là :
sur le deuil des attentes.
C’est une étape essentielle et souvent négligée.
Parce qu’avant de fixer de nouveaux objectifs, il faut savoir laisser mourir ceux qui ne sont plus adaptés.
Accepter que la reprise ne sera pas un retour en arrière, mais un nouveau départ.
Accepter que l’énergie ne sera pas la même, que la peur existera, et que c’est normal.
Avec Manon, on a travaillé sur la notion de présence :
se reconnecter à ce qu’elle peut contrôler, ici et maintenant.
Ni la sélection, ni le regard des autres, ni la date de la prochaine compétition.
Mais son corps, sa respiration, son mental, sa façon de se reconstruire.
C’est un travail d’humilité et de précision.
Un travail mental, profond, souvent invisible, mais décisif.
Les séances mentales comme entraînement invisible
Progressivement, nous avons mis en place des séances d’imagerie mentale.
Des séances très précises, calées sur la chronométrie réelle des efforts.
Chaque séquence musculaire, chaque phase de combat, chaque respiration devait retrouver une cohérence entre le corps et le cerveau.
L’imagerie mentale, quand elle est bien conduite, ne sert pas seulement à “visualiser le retour”.
Elle sert à réentraîner les circuits mentaux et moteurs, même quand le corps ne peut pas encore s’exprimer pleinement.
C’est une musculation intérieure, une préparation invisible.
À cela s’est ajouté un travail d’hypnose, notamment sur la peur du mouvement, cette appréhension naturelle qui reste longtemps après une blessure.
Car la peur de se refaire mal est souvent plus paralysante que la douleur elle-même.
Et petit à petit, Manon a retrouvé confiance.
Non pas en “refaisant comme avant”, mais en avançant autrement.
L’art de perdre du temps pour en gagner
Cette expérience, Manon ne l’a pas seulement surmontée.
Elle l’a transformée.
Elle en a fait une force.
Elle a repris les tatamis, d’abord en stage, puis en compétition.
Et elle a de nouveau gagné.
Des combats, des médailles, mais surtout une forme de sérénité.
Et c’est sans doute ce que cette histoire nous apprend le plus :
dans le sport de haut niveau, on croit toujours que le temps perdu est une erreur.
Alors qu’il est souvent le seul temps utile.
Les blessures ne sont pas des parenthèses :
elles sont des chapitres formateurs.
Des moments où l’on apprend à écouter, à ralentir, à se reconstruire de l’intérieur.
Des moments où la tête a l’occasion de rattraper le corps.
Le temps des blessures, le temps de l’introspection
J’aimerais qu’on prenne davantage ce temps-là au sérieux.
Ce temps de la blessure.
Ce temps de la pause forcée, qui pourrait devenir un temps de réflexion.
Les athlètes de haut niveau vivent à un rythme où l’introspection n’existe presque plus.
Ils passent de saison en saison, de pesée en compétition, de victoire en préparation.
Et quand tout s’arrête, ils se sentent nus.
Mais c’est justement dans ces moments-là qu’on peut se poser les bonnes questions :
➡️ Pourquoi je fais ce sport ?
➡️ Qu’est-ce que j’aime encore dans tout ça ?
➡️ Qu’est-ce que je veux vraiment construire ?
Ce sont des questions qu’on ne se pose jamais quand on gagne.
Et pourtant, elles déterminent tout ce qu’on deviendra ensuite.
Laisser le temps au corps, c’est donner du sens à la tête
À travers l’histoire de Manon, on retrouve une leçon universelle :
mettre la pression sur le corps, c’est toujours mettre le mental en tension.
Et inversement, accorder du temps au corps, c’est apaiser la tête.
La rééducation n’est pas un simple processus mécanique.
C’est une école de patience, de conscience, de lucidité.
C’est l’endroit où l’on apprend à lâcher ce qu’on croyait maîtriser, pour redéfinir ce qu’on veut vraiment.
Et quand on fait ce chemin-là, on revient souvent plus fort — pas seulement musculairement, mais humainement.
Le mot de la fin
Manon Deketer a repris la compétition, en équipe de France, avec la même détermination, mais une autre paix intérieure.
Elle a ajouté d’autres médailles à son palmarès.
Mais au fond, le plus grand trophée, c’est peut-être cette maturité qu’on gagne à travers l’épreuve.
Parce que le haut niveau, ce n’est pas seulement performer quand tout va bien.
C’est savoir renaître quand tout s’arrête.
Manon Deketer – Équipe de France de Judo
- Médaillée de bronze aux Championnats du monde 2021 (Budapest)
- Médaillée aux Grands Chelems de Paris, Tel Aviv, et Kazan
- Championne de France senior
- Membre de l’équipe de France féminine de judo
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